L’hémorragie intracérébrale reste aujourd’hui l’une des formes d’AVC les plus graves, avec un impact majeur sur la mortalité et le handicap à long terme. Si les premières heures sont décisives pour limiter l’expansion de l’hématome, une grande partie du pronostic se joue dans les jours qui suivent.
C’est dans cette fenêtre souvent négligée que s’inscrit l’étude DARLENE, développée dans le cadre du module de travail 3, et dédiée à un enjeu central : la modulation de l’inflammation post‑hémorragique.

 

L’œdème cérébral périhémorragique : un déterminant majeur du pronostic

Lorsqu’une hémorragie intracérébrale survient, le saignement ne constitue que la première phase de l’agression cérébrale. L’entrée brutale du sang dans le tissu cérébral détruit les cellules au point d’impact et déclenche une réaction inflammatoire intense.

 

Cette réponse inflammatoire conduit à la formation d’un œdème périhémorragique, qui se développe progressivement au cours des jours suivants. Cet œdème exerce un effet de masse sur le cerveau environnant et aggrave les lésions initiales. Sa sévérité est étroitement liée au pronostic fonctionnel : plus l’œdème est important, plus le risque de handicap sévère ou de décès augmente.

 

D’un point de vue physiopathologique, cette inflammation résulte de l’activation des cellules immunitaires résidentes du cerveau, la microglie, ainsi que du recrutement de cellules inflammatoires depuis la circulation sanguine. Elle s’accompagne d’une rupture de la barrière hémato‑encéphalique, favorisant l’accumulation de liquide et de cellules inflammatoires dans le tissu cérébral.

Un processus ambivalent, à ne pas simplement « bloquer »

Si une inflammation excessive est clairement délétère, elle n’est pas pour autant un phénomène uniquement négatif. Elle joue aussi un rôle essentiel dans la résorption de l’hématome et la cicatrisation du tissu cérébral.

C’est là toute la complexité du problème :

  • bloquer l’inflammation de façon non spécifique peut entraver des mécanismes de réparation indispensables ;
  • la laisser évoluer sans intervention expose au risque d’un emballement inflammatoire aux conséquences graves.

 

L’approche portée par DARLENE repose sur cette compréhension fine : il ne s’agit pas de supprimer l’inflammation, mais de la moduler, en freinant sa composante délétère tout en soutenant ses effets bénéfiques.

Un besoin thérapeutique encore non couvert

En pratique clinique, il n’existe aujourd’hui aucun traitement médicamenteux validé permettant de cibler spécifiquement l’inflammation après une hémorragie intracérébrale. Les corticoïdes n’ont pas démontré d’efficacité, et les précédents essais visant à bloquer l’inflammation n’ont pas apporté de bénéfice clinique convaincant.

 

Ce manque d’options thérapeutiques contraste avec l’importance du rôle joué par l’œdème cérébral dans l’évolution des patients. DARLENE est née de ce constat : un déterminant majeur du pronostic reste sans réponse thérapeutique adaptée.

DARLENE dans la trajectoire TIPITCH : une approche intégrée

L’étude DARLENE s’inscrit pleinement dans la logique globale de TIPITCH, qui vise à agir sur les différentes étapes de l’hémorragie intracérébrale :

  • en amont, limiter la rupture vasculaire et l’expansion de l’hématome ;
  • à un stade intermédiaire, réduire la toxicité du sang et favoriser son évacuation ;
  • à un stade plus tardif, cibler l’inflammation et optimiser les mécanismes de réparation.
 

DARLENE correspond à ce troisième pilier. Elle vient compléter les stratégies précoces en s’intéressant à un processus plus lent, mais tout aussi déterminant pour le devenir fonctionnel des patients.

Un rationnel biologique solide : la voie NRF2

Le choix thérapeutique évalué dans DARLENE repose sur des années de recherche translationnelle, menées du modèle expérimental aux observations humaines. Ces travaux ont mis en évidence le rôle central de la voie NRF2 dans la régulation de l’inflammation post‑hémorragique.

NRF2 intervient à la fois :

  • dans la limitation des mécanismes inflammatoires exacerbés,
  • et dans les processus de résorption de l’hématome et de cicatrisation cérébrale.
 

L’étude évalue l’effet d’un agoniste de NRF2, le Diroximel fumarate, utilisé selon une stratégie de repositionnement de médicament. Déjà autorisé dans d’autres indications, ce traitement bénéficie d’un recul important en matière de sécurité, un atout majeur pour une application potentielle future en pratique clinique.

Une étude clinique pensée à l’échelle du temps biologique

DARLENE est un essai clinique randomisé de phase 2B, multicentrique, promu par le CHU de Lille et impliquant plusieurs centres français spécialisés dans la prise en charge des AVC. Près de 200 patients présentant une hémorragie intracérébrale spontanée seront inclus.

L’un des aspects les plus innovants de l’étude réside dans la durée du traitement, administré pendant 21 jours. Cette temporalité a été définie pour accompagner l’inflammation sur toute sa phase d’évolution, depuis l’installation de l’œdème jusqu’aux mécanismes de réparation tissulaire.

 

Le critère d’évaluation principal repose sur la mesure radiologique du volume de l’œdème cérébral, complétée par des critères cliniques et une surveillance étroite de la tolérance du traitement.

Une innovation scientifique et humaine

Au‑delà de l’approche thérapeutique, DARLENE se distingue par une réflexion approfondie sur son organisation et son suivi. Le protocole a bénéficié de l’avis de patients ayant eux‑mêmes été confrontés à une hémorragie intracérébrale, afin d’adapter les modalités de suivi et les outils d’évaluation à la réalité vécue.

 

Par ailleurs, les prélèvements biologiques collectés permettront la constitution d’une biobanque, ouvrant la voie à de futurs travaux sur les mécanismes de l’inflammation et les biomarqueurs de réponse au traitement.

Des perspectives à long terme, sans promesse hâtive

Si DARLENE apporte des résultats positifs, l’étude constituera une preuve de concept majeure, préalable à un essai de phase 3 à plus large échelle. L’objectif à long terme est clair : disposer d’un traitement accessible, utilisable en complément des stratégies existantes, capable d’améliorer durablement le pronostic fonctionnel des patients.

 

Plus largement, DARLENE illustre la philosophie de TIPITCH : déconstruire la fatalité associée à l’hémorragie intracérébrale, en s’appuyant sur une science rigoureuse, innovante et centrée sur les patients.

Comprendre et prédire l’inflammation après hémorragie cérébrale : l’étude INFINITE entre en scène

Neurologue au CHU de Toulouse, spécialiste de l’hémorragie intracérébrale et de l’imagerie avancée (IRM, PET), le Pr Nicolas Raposo coordonne le volet scientifique et technique de l’étude INFINITE (Role of neuroINFlammation, and blood-brain barrier breakdown IN InTracerebral haemorrhagE) dans TIPITCH.


Après un passage à l’Université Harvard à Boston — où il rencontre notamment deux acteurs de TIPITCH, le Pr Grégoire Boulouis et le Pr Marco Pasi (CHRU de Tours) — il pilote aujourd’hui plusieurs études majeures sur l’hémorragie intracérébrale.
Il revient ici sur les ambitions scientifiques d’INFINITE, un projet inédit en France et à l’international.

« INFINITE explore un chaînon manquant : comprendre la neuro inflammation avant qu’elle ne devienne visible sur le scanner. »

Quel est l’objectif principal de l’étude INFINITE et sa place dans TIPITCH ?

INFINITE s’inscrit dans le work package 3, consacré à la réduction de l’inflammation provoquée par l’hémorragie cérébrale.
Dans ce module, on retrouve l’étude DARLENE, qui teste un traitement pharmacologique capable de moduler la réaction inflammatoire. C’est, en quelque sorte, l’étape ultime du module : le test du médicament.

INFINITE se positionne plus en amont du processus :
il s’agit de mieux comprendre, détecter et quantifier la neuro‑inflammation autour de l’hématome, grâce à des outils d’imagerie moderne potentiellement plus sensibles que l’imagerie standard.

Le scanner, aujourd’hui, nous montre l’œdème autour de l’hématome, qui représente vraisemblablement un stade tardif de la cascade de neuroinflammation après une hémorragie intracérébrale. Mais on sait, grâce aux modèles animaux, que l’inflammation débute dans les toutes premières heures. INFINITE vise à évaluer si des outils modernes peuvent capturer cette neuroinflammation de façon plus précoce, que le scanner.

« Nous voulons imager une inflammation encore invisible à l’imagerie classique. »

Quels outils utilisez vous pour détecter cette inflammation très précoce ?

L’étude repose sur trois modalités complémentaires :

  1. Un PET scan TSPO, qui visualise l’activation de la microgliale, un marqueur de neuro‑inflammation.
  2. Une IRM avancée, grâce à une séquence spécifique (DCE‑MRI) qui permet d’imager la rupture de la barrière hémato‑encéphalique, un élément clé de l’œdème.
  3. Un dosage sanguin de biomarqueurs inflammatoires.
 

Ces examens sont tous réalisés à J+10 après l’hémorragie, puis les patients sont revus à 6 mois pour évaluer leur récupération neurologique, avec l’échelle de Rankin modifiée.

 

Nous faisons l’hypothèse que les patients qui ont une mauvaise récupération neurologique à 6 mois de l’hémorragie sont ceux qui présentent, une neuro‑inflammation précoce plus importante.

 

Cette étude permettra de déterminer si mesurer cette inflammation tôt peut prédire l’évolution clinique.

 

« INFINITE pourrait permettre de mieux sélectionner les futurs candidats aux traitements anti‑inflammatoires. »

Quel lien avec l’essai DARLENE ?

DARLENE testera un médicament ciblant l’inflammation. Mais, comme souvent, il se pourrait que tous les patients ne répondront pas de la même façon au traitement.

 

L’objectif d’INFINITE est de fournir des outils permettant de :

  • détecter les patients qui présentent une neuroinflammation significative,
  • et potentiellement de prédire qui a le plus à gagner d’un traitement comme celui évalué dans DARLENE.
  •  

En d’autres termes, INFINITE pourrait devenir un outil de stratification pour les futurs essais thérapeutiques.

 

« INFINITE est une étude multicentrique rare, presque unique dans le monde. »

Quels centres participent et pourquoi ?

Trois centres participent :

  • CHU de Toulouse
  • CHU de Bordeaux (Pr Igor Sibon, PI)
  • CHU de Montpellier (Dr Adrien Ter Schiphorst, PI)
 

Pourquoi pas plus ?

Parce que l’imagerie utilisée — un radiotraceur PET spécifique, le DPA‑714 — a une demi‑vie très courte.
Il est produit à Toulouse, ce qui impose une proximité géographique.

 

De plus, très peu de centres sont capables de réaliser, chez des patients en phase aiguë d’hémorragie intracérébrale :

  • un PET scan,
  • une IRM avancée,
  • une prise de sang, le même jour.

INFINITE est donc une étude à la fois exigeante et hautement spécialisée.

Une étude ambitieuse, avec des moyens et des expertises d’exception
Quel est l’effectif prévu et le calendrier ?

L’étude inclura 117 patients sur environ 36 mois, avec un lancement prévu au printemps 2026.

 

Il s’agit d’un objectif ambitieux, car réaliser une telle imagerie dans ce contexte clinique est rare et complexe. À ce jour, dans le monde, seules deux études ont combiné PET scan et IRM de barrière dans la phase aiguë d’une hémorragie intracérébrale, et sur moins de 10 patients chacune

.

INFINITE sera donc l’une des premières études multicentriques à cette échelle.

 

« L’objectif final : comprendre, prédire, et mieux traiter. »

Quelles seront les prochaines étapes si les résultats confirment vos hypothèses ?

Si INFINITE démontre que la neuro‑inflammation mesurée à J+10 est un facteur clé de mauvais pronostic, cela ouvrira la voie à plusieurs avancées :

  • mieux sélectionner les patients candidats aux essais thérapeutiques comme DARLENE,
  • développer des traitements plus personnalisés,
  • ajuster le timing d’intervention,
  • et, à terme, améliorer le devenir neurologique des patients victimes d’hémorragie intracérébrale.
 

INFINITE est donc une pièce stratégique du puzzle TIPITCH : mieux comprendre pour mieux traiter.

Un dernier mot ?

Le Pr Raposo tient à saluer l’ensemble des partenaires TIPITCH pour leur soutien et leur enthousiasme dans ce projet, mais également les équipes scientifiques et méthodologiques de Toulouse (Inserm U1214 TONIC, Centre d’Investigation Clinique), ainsi que centres investigateurs de Bordeaux et Montpellier, dont l’expertise en imagerie avancée a permis de structurer cette étude ambitieuse.

Les expertises clés mobilisées pour INFINITE

L’étude INFINITE s’appuie sur un socle d’expertises toulousaines particulièrement solide. Le Pr Pailloux, spécialiste de médecine nucléaire, apporte son expérience unique dans l’utilisation du radiotraceur PET DPA 714, essentiel pour visualiser la neuro inflammation. À ses côtés, Patrice Peran assure l’analyse avancée des séquences IRM, notamment celles dédiées à l’évaluation de la rupture de la barrière hémato encéphalique. Enfin, la structuration méthodologique de l’étude — du design au calcul d’effectif — est le fruit du travail du Dr Claire Thalamas et de l’équipe du Centre d’Investigation Clinique du CHU de Toulouse, dont l’appui a été déterminant pour mener à bien un protocole aussi ambitieux.